Comme à chaque "Disneylisation" - parfois l'usage du barbarisme est indispensable - du village lors d'un évènement
privé, nul ne fut surpris de voir les huis fermés à toute entrée et interdit tout stationnement de véhicule, ce dès la veille du 22 juin 2002.
La "Disneylisation" consiste en l'utilisation privative de lieux publics à des fins récréatives. Elle est, depuis
quelques années, non pas courante mais pratiquée à Eze tel un sacrifice consenti au nouveau Baal, Moloch des temps "nouveaux" : le divertissement des uns et la contemplation des
autres.
L'idée serait bonne si chacun pouvait y participer comme au début du siècle dernier où quiconque, quidam passant
par hasard sur la place publique au moment où festoyait un groupe, se voyait convié à partager la joie des célébrants. Ce fut le cas en 1919, forte année de mariages, lorsque ma grand-mère et ma
tante, les filles du maire d'Eze, virent à quelques mois de différence tous les habitants d'Eze partager leur liesse sur ce qui est actuellement le parking .
Je veux parler du mariage de U2. A titre de citation, voilà l'article qui parut dans Nice-Matin à la suite de
l'évènement :
U2 à Eze pour un mariage. par Nice-Matin. le 23 juin 2002
U2 à Eze : noce entre amis pour Dave Evans alias The Edge
Le guitariste et chanteur du groupe mythique, avait choisi le village perché pour une célébration au Jardin exotique
Le secret avait été bien gardé. Mais il y a quelques jours déjà, quelques trublions avaient vendu la mèche sur
Internet : Dave Evans alias The Edge, le guitariste chanteur de U2 allait fêter son mariage sur la Côte d'Azur et à Eze.
Ces fuites ne révélaient cependant pas la date. Mais hier après-midi, les indices ne manquaient autour d'Eze pour dévoiler un événement d'une certaine ampleur. Le yacht de Bono (Paul Hewson)
était mouillé en lisière de plage, en face de son immense villa donnant sur la plage d'Eze, le ballet des limousines s'organisait autour du Château de la Chèvre d'Or, et le Jardin exotique était
" réservé " de 14 à 19 heures.
Bref les jeunes mariés du groupe qui auraient déjà échangé leurs consentements mutuels en Irlande, pouvaient surgir à tout moment dans les ruelles d'Eze. C'est ce qui se produisit d'ailleurs. On
vit " The Edge " coiffé d'un bonnet noir et Bono sortir d'un salon d'habillage improvisé, devant quelques touristes attablés et partir à l'assaut du Jardin Exotique. Adam Clayton et Larry Mullen
Jr n'étaient pas loin. La mariée dans sa superbe robe qui rendait délicate l'ascension des marches avait préféré comme point de départ la suite que le couple occupe au Château de la Chève
d'Or.
Discrètes célébrités
Dave Evans et celle qui partage sa vie depuis un certain ZooTV tour en 1993 où elle était danseuse et chorégraphe, Morleigh Steinberg, se retrouvèrent donc au sommet du village. Grâce à la
complicité bienveillante de la mairie d'Eze, le Jardin exotique était réservé au couple et à ses deux cent cinquante convives, amis et célébrités.
Car les escaliers d'Eze virent passer hier après-midi par Bob Geldoff, Helena Christensen, Denis Hopper, Lenny Kravitz, et bien d'autres qui auraient été vus comme Quincy Jones.
Mais ces ruelles discrètes, les larges lunettes de soleil étaient aussi assez propices pour dissimuler toutes les célébrités présentes. Et la cérémonie dans le Jardin exotique strictement
privée.
On murmurait simplement que les gestes du mariage officiel y avaient été refaits. Certainement pour répondre aux idées religieuses profondes du couple.
On se souvient que The Edge avait baptisé " Shalom " son groupe (avec Bono et Larry) en 1980 et qu'il avait même songé un instant arrêter le rock and roll.
A l'issue de cette cérémonie, vers 19 heures, la noce a redescendu les ruelles pour les jardins du Château de la Chèvre D'or.
Sur les restanques, les vedettes, les amis croisaient de nombreux enfants. Parmi eux il y avait peut-être les trois filles de David Evans, nées d'un premier mariage et les deux enfants auxquels
Morleigh Steinberg a donné le jour.
Le maire d'Eze, Noel Sapia et le secrétaire général de la mairie, Pierre-Paul Leonelli, ont accueilli les mariés pour les féliciter. Depuis huit mois en effet la mairie était au courant de ce
projet de festivités dont elle a facilité l'organisation.
Bono a même plaisanté avec Noel Sapia. Le maire d'Eze évoquait l'entrevue du leader de U2 dans son rôle caritatif, avec Jacques Chirac. Bono l'a alors rassuré : " Je ne demande rien au maire
d'Eze... mais énormément au président de la République. "
Très souriante et très entourée la mariée laissait pendant ce temps glisser sa traine claire sur le gazon. Un peu plus loin, le co-fondateur de Microsoft, Paul Allen, un passionné au dernier
degré de Rock'n'Roll et de guitares s'amusait du spectacle avant certainement de songer à la descente vers la villa du bord de mer. Car une fête attendait les trois cent cinquante invités
jusqu'au bout de la nuit...
Rémy DONCARLI"
Non, il faut le dire, tout fut rondement mené, comme toujours. Simplement, le quidam d'aujourd'hui se pose des
questions. Pourquoi vouloir passer inaperçu et convier la gendarmerie nationale, laquelle visiblement à d'autres tâches à mener? Pourquoi parler de "rôle caritatif" et dépenser en une journée,
tant argent public que privé, des sommes de nature à faire vivre toute une région du Sahel pendant un an? Que dis-je!
Cette péripétie estivale eut au moins pour mérite de donner de l'importance à ce et ceux qui n'en ont pas. Je
sais, je sais... tout cela sent son paysan du Danube. C'est vrai aussi vais-je me faire le plaisir de reprendre cette belle fable, presque une parabole de Jean de la Fontaine et vous demande de
la retenir bien plus que ce qui précède :
Le Paysan du Danube
Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau.
Jadis l'erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j'avance.
J'ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate, Esope, et certain Paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On connaît les premiers : quant à l'autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue,
Toute sa personne velue
Représentait un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avait l'oeil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des Villes
Que lave le Danube : il n'était point d'asiles
Où l'avarice des Romains
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Sénat, assis pour m'écouter,
Je supplie avant tout les Dieux de m'assister :
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris.
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d'y recourir, on viole leurs lois.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L'instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse en sa colère
Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l'Univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d'heureux champs, et nos mains
Etaient propres aux Arts ainsi qu'au labourage :
Qu'avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l'adresse et le courage ;
S'ils avaient eu l'avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanité.
Celle que vos Préteurs ont sur nous exercée
N'entre qu'à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle-même en est offensée ;
Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,
De mépris d'eux, et de leurs Temples,
D'avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ;
La terre, et le travail de l'homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
Nous laissons nos chères compagnes ;
Nous ne conversons plus qu'avec des Ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d'avarice.
C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord :
N'a-t-on point de présent à faire ?
Point de pourpre à donner ? C'est en vain qu'on espère
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère.
A ces mots, il se couche et chacun étonné
Admire le grand coeur, le bon sens, l'éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance
Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit
D'autres préteurs, et par écrit
Le Sénat demanda ce qu'avait dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir.